Plus d’un millier de migrants mineurs à l’abandon à Ceuta

REUTERS - JON NAZCA Des mineurs marocains font la queue pour recevoir un peu de nourriture, à Ceuta, le 19 mai 2021.

Après l’avalanche migratoire sur l’enclave espagnole de Ceuta, situé au nord du Maroc, l’Espagne cherche à reprendre le contrôle de la situation. Le gouvernement socialiste a annoncé ce mercredi que 5 600 migrants ont été reconduits à la frontière. Reste toujours quelque 1 500 mineurs non accompagnés qui errent dans les rues de Ceuta.

Vêtus de jogging et avec pour seul bagage un sac en plastique contenant quelques vivres, des milliers de Marocains mineurs déambulent toujours dans les rues de Ceuta, ce petit bout d’Espagne enclavé en territoire marocain. Mohamed est originaire de Tetouan, il vient tout juste d’avoir 16 ans. Comme des centaines d’autres migrants, il attend que se libère une place à la Croix-Rouge.

« Je suis rentré à la nage, la police marocaine nous a dit : “allez les enfants, allez-y”. On a profité du problème entre le Maroc et l’Espagne pour rentrer tranquillement. Moi ce que je veux, c’est aller en Europe. Il n’y a pas de travail au Maroc et je n’ai plus de famille, je suis seul. »

La présence de ces quelque 1 500 mineurs non accompagnés inquiète certains habitants de Ceuta comme Sara. « Mais oui, ils sont partout, on est très, très mal. Les enfants ne peuvent pas aller à l’école, il y a plein de boutiques et de supermarchés qui sont fermés. Les gens ont peur. »

Ce n’est pas l’avis de Maria, une Espagnole de 25 ans, qui refuse de stigmatiser les mineurs marocains. « Ils ne font de mal à personne, ils viennent juste chercher une vie meilleure, et on les responsabilise, mais la faute, elle vient du Maroc. »

La situation devrait revenir à la normale dans les jours qui viennent. Toutefois, Madrid va devoir prendre en charge le millier de mineurs non accompagnés, lesquels espèrent être transférés vers la péninsule.

La frontière de nouveau hermétique

D’autres, plus âgés, n’ont pas été expulsés sur le champ. Ils espèrent rejoindre l’Europe. C’est le cas d’Amin, un Algérien de 23 ans. « J’ai démarré depuis l’Algérie, et je veux aller chez Macron. Je vais demander mon salaire, celui de mon père, celui de ma mère, car l’Algérie c’est de la merde. Il n’y a plus de vie, tu gagnes peu d’argent. Tu peux pas vivre là-bas. Moi j’ai le niveau bac, j’ai travaillé dans les cinq étoiles et je suis barman, j’ai mon diplôme alcool. Je vais chercher l’avenir, je suis en Espagne. »

Comme la majorité des migrants, Amin a attendu cette occasion en or pour franchir la frontière sans devoir esquiver la police marocaine. « J’ai traversé le Maroc, j’étais au Maroc depuis deux ans. Inch’Allah, on va traverser. »

Après cette crise migratoire sans précédent, la frontière marocaine est de nouveau hermétique. Depuis lundi, autour de 8 000 personnes, un chiffre sans précédent, ont rejoint Ceuta, profitant d’un relâchement des contrôles frontaliers côté marocain. Parmi eux, 5 600 ont déjà été expulsés vers le Maroc, selon un chiffre actualisé en début d’après-midi mercredi 19 mai par la préfecture de Ceuta qui n’a comptabilisé mercredi aucune « nouvelle entrée », assurant que les personnes tentant d’accéder à la plage étaient immédiatement reconduites au Maroc. Certains ont même regagné le Maroc de leur plein gré.

L’extrême droite espagnole bien représentée à Ceuta

Environ 84 000 personnes vivent à Ceuta, et 43% d’entre elles sont de confession musulmane. Les flux migratoires en provenance du Maroc font le bonheur de l’extrême droite, qui a connu un considérable succès aux dernières élections régionales de l’enclave. Le leader du parti Vox, Santiago Abascal, s’est rendu à la frontière. Sa présence préoccupe cette communauté musulmane de Ceuta, qui craint d’être stigmatisée.

Ainsi, dans la rue principale de Ceuta, une longue avenue piétonnière, où sont présentes les principales enseignes, Abdul tient une échoppe de confiseries et autres fruits secs. Depuis lundi, il sent que le climat s’est tendu entre les Espagnols dénommés chrétiens et ceux de confession musulmane.

« La bonne entente entre nous ne devrait pas changer, moi je suis né ici, et c’est notre pays, cela ne devrait pas nous porter préjudice en principe, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup d’ignorants qui nous disent que c’est notre faute, que ces migrants sont pareils que nous. C’est vrai, ils sont musulmans comme nous et alors ? Qu’est ce que cela a à voir la religion avec la nationalité ? Rien du tout. »

Abdul reconnaît que la montée de l’extrême droite est préoccupante à Ceuta. « C’est inquiétant que quelque 9 000 personnes aient voté pour Vox, un parti qui exprime son rejet des musulmans. Cela prouve bien que nous ne sommes pas appréciés. » En attendant, comme la grande majorité des musulmans de Ceuta, Abdul vient en aide aux mineurs marocains en leur apportant des vivres et des couvertures pour affronter les nuits à la belle étoile.

Une conjoncture de facteurs

 

L’afflux de milliers de migrants sur l’enclave espagnole de Ceuta n’est pas une « crise migratoire » a estimé mercredi le secrétaire d’État français aux Affaires européennes Clément Beaune : « Ce n’est pas une crise migratoire européenne, c’est un accroc, un moment difficile et nous soutenons l’Espagne dans cette passe compliquée. »

L’afflux de migrants du Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta depuis lundi coïncide en effet avec une crise diplomatique entre Rabat et Madrid, qui a accueilli un chef du Front Polisario dans un hôpital espagnol. Mais c’est en outre, selon Mehdi Alioua, sociologue à l’Université de Rabat et spécialiste des migrations, l’expression d’un ras-le-bol de la part des milliers de Marocains qui sont privés d’activité économique, depuis que les frontières ont été fermées à cause du Covid-19.

Les frontières sont fermées depuis le début de la pandémie. Or, toute l’économie locale – on parle d’un demi-million de personnes – dépend de ces allers-retours, de la circulation, qu’elle soit commerciale ou tout ce qui permet de transporter les marchandises et les personnes entre cette zone franche, cette enclave espagnole, et la région marocaine qui l’entoure.

L’Espagne a averti mercredi le Maroc que sa position ne changerait pas sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole revendiquée à la fois par Rabat et les indépendantistes du Front Polisario.

« L’Espagne est toujours fermement attachée à une solution politique, une solution politique qui doit être trouvée dans le cadre des Nations unies », a déclaré la ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha Gonzalez Laya, sur la radio publique espagnole. « C’est la position espagnole (…), cette position ne peut changer parce que l’Espagne est un pays respectueux de la légalité internationale », a-t-elle ajouté.

Territoire désertique situé au nord de la Mauritanie, le Sahara occidental est contrôlé de fait en grande partie par Rabat et considéré comme un « territoire non autonome » par l’ONU, en l’absence d’un règlement définitif.

 Source: Rfi