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L’exercice du journalisme, de plus en plus difficile en Afrique de l’Ouest

Menaces, arrestations, rapts, voire assassinats: en Afrique de l’Ouest, les attaques contre les journalistes «sont devenues plus fréquentes», surtout dans les zones de conflit, comme le constate Assane Diagne, chef du bureau régional Afrique de l'Ouest de Reporters Sans Frontières joint par Sputnik à Dakar, où il est basé. Entretien.

07 Aoû 2019    
L’exercice du journalisme, de plus en plus difficile en Afrique de l’Ouest © Sputnik . Valeriy Melnikov

 En Afrique, « on assiste encore trop souvent à des pratiques arbitraires de censure », selon le dernier Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières (RSF), qui évalue la situation des journalistes dans le monde, chaque année depuis 2002.

Parmi les pays les plus difficiles à «couvrir» figurent la République démocratique du Congo (RDC), où dix journalistes ont été tués ces 20 dernières années, mais aussi la Centrafrique. Trois journalistes russes y ont été tués en 2018, ainsi qu’une photojournaliste française, quatre ans plus tôt. Cependant, le territoire le plus hostile du continent est la Somalie: 58 journalistes y ont perdu la vie ces dix dernières années, d’après l’organisation de défense de la presse.

L’Afrique de l’Ouest, -où plusieurs pays parmi lesquels le Mali et le Burkina Faso font face depuis quelques années à des activités de groupes terroristes-, n’est pas non plus une zone exempte de dangers, avec des assassinats de journalistes enregistrés.

Assane Diagne, journaliste sénégalais, chef du bureau de Reporters Sans Frontières (RSF) en Afrique de l’Ouest à Dakar en juillet 2019.

Assane Diagne, journaliste sénégalais, chef du bureau de Reporters Sans Frontières (RSF) en Afrique de l’Ouest à Dakar en juillet 2019.

Depuis janvier 2019, Assane Diagne dirige le bureau régional de RSF en Afrique de l’Ouest, couvrant une douzaine de pays à partir de Dakar. Ce journaliste sénégalais a notamment travaillé à l’Agence de presse sénégalaise (APS), avant de prendre en 2015 la tête du bureau francophone d’Africa Check, site spécialisé dans la vérification de l’information.

Dans cet entretien avec Sputnik, il s’inquiète de la dégradation de la situation pour les journalistes dans les pays en proie à des crises en Afrique de l’Ouest, notamment ceux engagés dans la lutte contre des groupes extrémistes.

Sputnik: Quelle est la situation des journalistes en Afrique de l’Ouest aujourd’hui?

Assane Diagne: "En matière de liberté de la presse, l’Afrique de l’Ouest constitue une région de contraste. On y trouve de bons élèves, qui sont mieux classés que des pays européens, comme le Cap-Vert où la situation est jugée bonne; et le Ghana (situation plutôt bonne), et de mauvais élèves, comme le Mali et le Nigeria. Au milieu de ces deux extrêmes, il y a les élèves moyens, qui forment le plus grand nombre: Gambie, Côte d’Ivoire, Sénégal. En Afrique de l’Ouest la liberté de la presse est de plus en plus menacée".

Sputnik: Est-il plus facile maintenant, ou moins facile, de travailler dans les zones de guerre qu'avant?

Assane Diagne: "C’est devenu plus difficile. Les attaques contre les journalistes sont plus fréquentes. En plus de la difficulté liée à l’accès aux zones de conflit, les gouvernements prennent prétexte de la lutte contre le terrorisme pour mettre en place des cadres législatifs très répressifs contre la presse. On l’a vu tout récemment au Burkina Faso. Un amendement a été introduit au Code pénal pour sanctionner toute publication d’informations négatives sur les soldats engagés dans la lutte contre le terrorisme. Si cette loi est promulguée par le Président Rock Marc Christian Kaboré, les journalistes seront obligés de s’autocensurer ou de s’exposer à des poursuites judiciaires. Dans les pays dotés de lois qui protègent comme la dépénalisation du délit de presse, nous avons également constaté que cette disposition est souvent violée".

Sputnik: En 2014, le photojournaliste russe Andreï Stenine a été tué alors qu'il couvrait le conflit en Ukraine. Avez-vous recensé des cas similaires dans la région?

Assane Diagne: "Malheureusement, les journalistes couvrant les zones de guerre paient souvent un lourd tribut pour exercer leur métier. Des cas de journalistes tués, il y en a eu dans des zones en proie à des attaques de groupes extrémistes dans la région. Au Mali, un journaliste a été tué à Tombouctou en 2015 [Amar Oumar dit Joël, animateur d’une radio chrétienne locale, Tahanite, ndlr]. Au Mali encore, un autre journaliste a été enlevé en 2018 [Issiaka Tamboura, directeur de publication du magazine Le Soft et du site d’information MaliZine, ndlr. Selon la presse locale, il a été libéré en février 2019, en même temps qu’un préfet du centre du pays également kidnappé en 2018. D’après l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique, l’Agence France-Presse (AFP) et Radio France Internationale (RFI), les deux otages ont été relâchés par leurs ravisseurs en échange de 18 présumés djihadistes qui étaient «retenus par la justice» malienne, ndlr]. Au Mali toujours, dans le nord du pays, à Kidal plus précisément, les journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlon [de RFI, ndlr] ont été enlevés avant d’être assassinés en 2013. [Leur rapt avait été revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique, AQMI*, ndlr.]"

Assane Diagne: "Plus récemment, mais cela n’a rien à voir avec un conflit armé, le journaliste d’investigation [ghanéen] Ahmed Hussein-Suale a été assassiné au Ghana [il a été abattu le 16 janvier 2019 à Accra, dans son véhicule, par des individus à moto, ndlr], suite à la diffusion d’une enquête sur la corruption au sein de la Fédération Ghanéenne de Football".

Sputnik: Vous avez cité des cas d’enlèvements et d’assassinats de journalistes au Mali, un des pays en situation de guerre, ou en tout cas très instables au plan sécuritaire en Afrique de l’Ouest depuis 2012. Est-ce le pays de la région où l’exercice du métier de journaliste est le plus difficile?

Assane Diagne: "Le Mali et le Nigeria sont les deux pays ouest-africains où la situation est jugée difficile, selon notre dernier Classement [mondial de la liberté de la presse, ndlr]. La presse jouit d’un grand pluralisme, mais la situation sécuritaire ne favorise pas le travail des journalistes. Par exemple, au Burkina Faso, les médias sont soumis à des pressions officielles lorsqu’ils traitent des questions de sécurité. Les critiques de l’armée peuvent aboutir à une arrestation pour «propos démobilisateurs de troupes». C’est dire donc la lutte contre l’insécurité a installé l’insécurité dans le camp de la presse".

Sputnik: Que faudrait-il, à votre avis, pour que la situation s'y améliore pour les journalistes?

Assane Diagne: "Pour améliorer la situation, il faut adopter des cadres législatifs protecteurs pour la presse. Pour cela, il faut dépénaliser -«déprisonnaliser»- le délit de presse dans les pays où cette loi n’existe pas. Il faudrait également veiller à ce que la loi sur la dépénalisation du délit de la presse soit respectée. On s’est rendu compte que tel n’est pas le cas de certains pays. L’adoption de lois facilitant l’accès à l’information peut également aider à améliorer la situation. Cela aiderait notamment les journalistes d’investigation et se débarrasser de la notion de «secret Défense» souvent mise en avant pour punir les journalistes trop curieux".

Sputnik: Quel pays de la région suscite le plus d'inquiétudes ou a le plus régressé dans votre classement annuel de la liberté de la presse, par rapport à l’année précédente?

Assane Diagne: "La Mauritanie est le pays a qui le plus régressé dans le dernier Classement. Elle a perdu 22 places par rapport au Classement précédent. Une situation à mettre en rapport, entre autres, avec l’emprisonnement du blogueur Mohamed Cheikh Ould Mkhaïtir [également orthographié Mkheitir], condamné à mort pour apostasie avant d’être déclaré libérable. Il était maintenu en détention depuis plus d’un an, mais il a été remis en liberté à l’aube du lundi 29 juillet (2019). Il y a aussi la situation du Bénin, qui a perdu 12 places. On a noté qu’un contrôle plus strict est exercé sur les médias publics. Depuis l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon [élu président en 2016, ndlr], les activités des partis de l’opposition sont très peu couvertes par les médias publics. Des médias dont Sikka TV, appartenant à l’opposant Sébastien Adjavon, ont été fermés. En outre, des notes dites de «cadrage» sont adressées par le gouvernement à des organes de presse pour influencer leur contenu éditorial".

Sputnik: À l'inverse, quel pays de la région suscite le plus d'espoir, d’après votre classement annuel?

Assane Diagne: "La Gambie a accompli des progrès remarquables en matière de respect de la liberté  de la presse avec un bond spectaculaire de 30 places. Cette situation est à mettre en relation avec l’alternance politique qui y est intervenue [avec l’élection d’Adama Barrow, et le départ du pouvoir -et du pays- de Yahya Jammeh, qui a dirigé la Gambie sans partage plus de 22 ans. L’ex-Président gambien vit en exil en Guinée équatoriale depuis janvier 2017, ndlr]".

*Organisation terroriste interdite en Russie

Avecsputniknews

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